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Les langues : des miroirs de notre propre existence

 

Toutes les évolutions que subissent ou provoquent les sociétés se retrouvent dans les langues. Bagages invisibles, elles portent en elle l’Histoire de l’humanité. Parlées ou écrites, elles transmettent les mythes des origines, les grands évènements, les adages, les coutumes, les sagesses proverbiales. La langue n’est plus seulement un moyen de communication, mais un outil de mémoire. Ainsi, conserver les langues, c’est conserver un patrimoine mondial commun à tous.

 

 

Les langues pour commémorer l’histoire des sociétés

 

Les hominidés ont connu depuis le début de leur apparition une longue évolution. Nombreuses preuves archéologiques témoignent de la complexification de la culture humaine au cours des cent mille dernières années et les scientifiques s’accordent à dire que les formes de langage ont évolué, de systèmes de communication rudimentaires, proches de celui des chimpanzés, aux langues humaines actuelles [9]. La Préhistoire a donc vu progresser, de façon spectaculaire, l’esprit humain, qui se caractérise par de grandes capacités cognitives, la compréhension de la pensée de l’Autre, et ses facultés d’empathie et d’auto-conscience [10]. L’avènement de l’écriture marque un tournant : c’est le début de l’Histoire, il y a 6000 ans, qui va elle aussi alimenter les langues, au fur et à mesure que les sociétés poursuivent leurs épopées.

 

Ainsi, les sociétés changent, se transforment et ces bouleversements ne manquent pas de s’inscrire dans la langue. Khalil Gibran, le penseur libanais du XIXème siècle affirme, à ce propos [11]: « La langue est une forme de créativité dans l’ensemble d’une nation ou dans la personnalité publique. Si la force de créativité sommeille, le processus de la langue s’arrête […]»

 

إنّما     اللغة     مظهر     من     مظاهر     الابتكار  في     مجموع     الأمة،     أو     ذاتها     العامّة "

" فإذا هَجَعت قوّة الابتكار ،توقَّفت اللغة عن مسيرها

 

     

Au sujet de la langue arabe, Khalil Gibran, démontre comment la langue arabe se berce au rythme des aventures de la société arabe : « La langue est le génie chez l’homme et l’ardeur dans la société. Au cours de la période pré-islamique, le poète était vigilant, car les Arabes se trouvaient en état d’alerte. Au temps de l’émergence de l’Islam, il s’épanouissait au même rythme que le développement et l’élargissement des Arabes. Pendant l’époque post islamique, il se ramifiait en suivant les divergences de la communauté islamique. Ainsi le poète ne cessait de gravir et de s’adapter, apparaissant tantôt en philosophe, tantôt en médecin ou même en astronome, jusqu’à ce que, séduite par le sommeil, la force de créativité de la langue arabe tombât en léthargie ; aussi les poètes se muèrent-ils en faiseurs de rimes, les philosophes en théologiens verbeux, les médecins en charlatans et les astronomes en chiromanciens. »

 

 

 

"هي ، في الأفراد ، النبوغ ، وفي الجماعة ، الحماسة[...] ففي الجاهليّة كان الشاعر يتأهَّب لأن العرب كانوا في حالة التأهّب، وكان ينمو ويتمدّد أيّام المخضرمينلأنّ العرب كانوا في حالة النمووالتمدّد، وكان يتشعَّب أيّامالمولَّدين، لأنّ الأُمة الإسلامية كانت في حالة التشعّب. وظلّ الشاعر يتدرّج، ويتصاعد، ويتلّون فيظهر آناً كفيلسوف،وآونة كطبيب،وأخرى كفلكيّ، حتّى راودالنعاس قوةالابتكار في اللغة العربّية،فنامت، وبنومها تحوَّل الشعراء إلى ناظمين، والفلاسفةإلى كلامِّيين، والأطبّاء إلىدجّالين، والفلكيّون إلى منجِّمين."

 

 

 

Ainsi, les langues contiennent l’évolution de chaque société. Si celle-ci rayonne, la langue sera d’une richesse merveilleuse, si, au contraire, une société, se voit décliner, pour quelques raisons que ce soient, alors la langue tendra à s’immobiliser. Or, qu’est-ce que l’Histoire des civilisations, sinon le récit d’âges d’or et de déclins, de paix et de guerres qui poussent les sociétés vers l’avenir ou la destruction. Prenons un autre exemple : Il est commun d’entendre l’expression les paroles s’envolent, les écrits restent, pour signifier le caractère éphémère et donc incertain des paroles, et à l’inverse, l’immuabilité des écrits, sur lesquels nous pouvons donc compter. Cette expression, nous vient du latin, verba volant scripta manent, dont la signification était alors opposée à celle admise aujourd’hui. Les paroles volent et donc sont accessibles au peuple ignorant, mais les écrits confinés dans les livres sont réservés aux intellectuels et demeurent statiques. Ainsi, ce changement sémantique semble dévoiler une évolution de la société. La démocratisation de la scolarité, l’importance de l’écriture dans nos sociétés post-latines où toutes nos relations sont conventionnées par écrit (Constitution, contrats…) ne sont-ils pas les raisons d’un tel changement sémantique ?

 

Les langues s’alimentent également en permanence de son milieu naturel, d’évènements historiques marquants, de traditions populaires, qui sont facteurs d’une créativité sans borne. Ainsi, le poète arabe préislamique, Imru al-Qays décrit dans sa poésie la grâce d’une jeune femme, et compare ses doigts à des « vers de sable »[12], en reflet au désert qui entoure le poète. Les langues racontent les aventures humaines, certaines plus marquantes que d’autres et qui laissent derrière elles des traces, à travers des expressions idiomatiques, des proverbes...

 

 

 

De même, l’expression populaire française on n’est pas sorti de l’auberge trouverait son origine dans une affaire criminelle de l’Ardèche au début du XIXe siècle dans laquelle les aubergistes auraient tué leurs clients pour les dépouiller. Cette affaire eut un tel retentissement en France que l’expression est demeurée jusqu’à aujourd’hui [13].

 

 

 

En Napolitain, ietta’ uno a lo ponte, littéralement jeter quelqu’un du pont, s’utilise pour dire d’une personne qu’elle n’est plus d’aucune utilité pour la société. Ici encore, l’histoire refait surface. Sur le pont de Maddalena à Naples, les bêtes étaient amenées pour être tuées et les os étaient jetés à l’eau…par-dessus le pont [14]. Les langues contiennent également l’héritage des multiples influences, cohabitation de peuples très divers, qui ont créé ensemble, une langue, qui, sans le moindre embarras, s’accommode de mots issus de langues bien différentes. Rappelons que la langue française emprunte un nombre conséquent de mots arabes, qui représentent d’ailleurs deux ou trois fois le nombre de mots gaulois [15]. Des termes aussi usités qu’abricot, alcool, assassin, chiffre, bougie…La liste est longue.

 

Ce sont ces richesses que préservent les langues et c’est dans ce sens que les langues doivent absolument être sauvegardées.

 

 

La diversité linguistique, garant de la vie

 

Un chercheur anglo-saxon, Mark Pagel a estimé que, depuis que l'être humain dispose de la faculté de langage, 140 000 langues, en moyenne, ont été parlées. Si l'on considère qu'il existe aujourd'hui entre 6 000 et 7 000 langues, il est clair que ces 140 000 langues n’ont pas été utilisées au même moment dans l’histoire de la vie humaine [16]. Ce phénomène de disparition des langues a donc toujours existé, et se conjugue avec la disparition de société, ou de mode de vie de société. Mais, le contexte actuel de l’accélération des échanges mondiaux encourage ce processus d’extinction. « Sait-on qu’en moyenne, il meurt environ 25 langues chaque année ? » s’alarme Claude Hagège, linguiste français. Face à ce danger croissant, des voix s’élèvent. En effet, on parle aujourd’hui d’éco-linguistique, de biodiversité des langues. Une conscience de la richesse de ce patrimoine mondial a émergé, et la gouvernance internationale tente de freiner ce phénomène.

 

La mondialisation pose souvent le problème de la standardisation du monde. Il est ainsi courant de parler d’uniformisation des cultures, dont les spécificités sont progressivement gommées. Qu’en est-il sur le plan linguistique ? Il est clair que l’économie mondiale est une menace pour les langues minoritaires, qui se voient submerger par une culture de mass-média anglophone. Pour comprendre cette situation de profonde inégalité entre les langues, il faut mettre en exergue les rapports de force qui existent entre elles. En effet, l’apprentissage d’une langue sous-entend une certaine utilité de cette-dernière. Or, il semblerait que certaines langues soient plus utiles que d’autres. Ce rapport de force peut clairement s’identifier dans le " modèle gravitationnel "[17] du linguiste Louis-Jean Calvet. Les langues sont indubitablement reliées les unes aux autres, ne serait-ce que par l’existence d’individus bilingues ou plurilingues qui constituent des ponts entre les langues. Selon ce modèle, on distingue une langue hyper-centrale, à savoir l’anglais, autour de laquelle gravitent une dizaine de langues super-centrale (l’arabe, le chinois, l’espagnol, le français, le hindi, le malais…).Autour d’elles gravitent, à leur tour cent à deux cents langues centrales, qui sont elles aussi le centre de gravitation de quatre à cinq mille langues périphériques. Nous distinguons, à partir de ce modèle, deux sortes de bilinguisme. L’un horizontal, avec l’apprentissage d’une langue de même niveau que la sienne, et l’autre vertical, avec l’apprentissage d’une langue de niveau supérieur à la sienne.

 

Il semble que la notion d’utilité soit la source du mécanisme de ce modèle. Il serait radical de penser que la langue est imposée avec « le couteau sous la gorge », mais il est clair que les pressions économiques incitent certains parents à préférer, pour leurs enfants, l’apprentissage d’une langue super-centrale ou hyper-centrale au détriment de leur propre langue, souvent périphériques (toujours selon le modèle). La loi du marché imposerait ainsi tacitement une langue mondiale, et encouragerait, implicitement, à l’abandon de langues maternelles, qui se bornent à des usages strictement familiaux, quotidiens. De ce fait, la mondialisation, dominée par l’idéologie libérale, où la culture semble être devenue une marchandise comme les autres, renforce ses rapports de force qui, s’ils ont toujours existé dans l’histoire des langues sont aujourd’hui poussés à leur paroxysme et accélèrent ce phénomène de disparition.

 

Toutefois, l’accélération de la mort des langues se conjugue avec une conscience grandissante d’un patrimoine linguistique mondial. Ainsi, en 2001, l’UNESCO reconnaît, pour la première fois, la diversité culturelle comme « héritage commun de l’humanité », dans la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Avant cela, "Notre diversité créatrice", rapport de la commission mondiale de la culture et du développement pose clairement le cadre de cette nouvelle préoccupation. La diversité culturelle s’entend alors comme source de développement, aussi bien en termes de croissance économique, que d’épanouissement intellectuel, affectif, moral et spirituel. Cette diversité devient, au même titre que la biodiversité, une richesse indispensable pour le genre humain, puisqu’elle est un moteur de créativité privilégié. Cette conscience récente de la diversité culturelle, place le patrimoine linguistique mondial au centre des attentions. La notion de patrimoine immatériel émerge. En effet, selon le linguiste québécois Jacques Leclerc, il y aurait deux cents langues de tradition scripturale sur les 6800 langues recensées [18].

 

Cette notion de patrimoine immatériel émerge au sein de réflexions sur le développement durable. Ainsi, d’après la Déclaration universelle de 2001, « la diversité durable constitue une exigence cruciale pour le développement immatériel, et sans celui-ci, il ne peut y avoir de développement durable ».Parmi les lignes essentielles du plan d’action que la Déclaration propose, la sauvegarde du patrimoine linguistique fait l’objet de dispositions visant à« soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues ». A cet effet, des systèmes d’archivages numériques, des studios de montage devraient être mis en place pour encourager les personnes parlant des langues menacées, à s’investir dans la sauvegarde de ce patrimoine mondial par le biais d’enregistrement. De plus, l’UNESCO pointe l’importance du travail de traduction en tant que promotion de la diversité linguistique. Enfin, l’organisme des Nations unies vise à favoriser les manifestations internationales pour célébrer la « sagesse des langues ». Ainsi, en 1999 est lancée la journée internationale de la langue maternelle, qui a lieu tous les ans.

 

Mais, ces efforts sont-ils suffisants ? Cette préoccupation est-elle légitime ou valable, quand l’usage de l’anglais semble être la condition indispensable pour s’insérer sur le marché du travail ? Quelle diversité durable peut émerger si les personnes parlant ces langues en voie de disparition ne ressentent pas cette nécessité de préservation ? Cette initiative ne traduit-elle pas une préoccupation largement occidentale, qui vise à préserver des langues que l’universalisme européen a mis à mal au cours de l’histoire ? Enfin, les langues, à l’image des sociétés humaines, ne sont-elles pas éphémères et vouées elles aussi à disparaitre ? La volonté de l’être humain, surtout dans le monde dit occidental, à vouloir les faire survivre n’est-elle pas le signe d’une prétention cartésienne qui tente coûte que coûte de maitriser le réel ?

 

   

 

[1]

 

 


 

[9] MERRITT Ruhlen, L’origine des langues, , éd. Gallimard, 2007

[10] GEARY David C., Origin of Mind: Evolution of Brain, Cognition, and General Intelligence, American Psychological Association, Washington DC, 2004

[11] GIBRAN Khalil, Merveilles et processions, Al-badā`i’ wa al-tara`if, L' Avenir de la langue arabe, éd. Dār al-jaīl, Beyrouth, 1919

[12] Les Suspendues ( Al-Mu`allaqāt), Traduction et présentation de Heidi Toelle, éd. Bilingue Flammarion, Paris, 2009

[13] HENRI Gilles, Petit Dictionnaire des Expressions Nées de L’Histoire, éd. Tallandier, Paris, 2003

[14]D'ASCOLI Francesco, La Filosofia Popolare Napoletana, locuzioni tipiche del dialetto significato e origine, éd. Adriano Gallina, Naples, 1999

[15] GUEMRICHE Salah, Dictionnaire des mots français d’origine arabe, éd. Seuil, Paris, 2007

[16] CALVET Louis-Jean, "Diffusion et évolution des langues", Hors-série de la Revue Sciences sociales, N° 36 - Mars/Avril/Mai 2002, Qu’est-ce que transmettre ?

[17] CALVET Louis-Jean, Pour une écologie des langues du monde, éd. Plon, Paris, 1999

[18] LECLERC Jacques, Le recensement des langues sur le site internet L’aménagement linguistique dans le monde, Espace hébergé par le site Trésor de la langue française au Québec, en partenariat avec l’Université canadienne Laval.

 

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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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