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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 11:17

C’est ce que s’est demandé le «chrocul» Jacques Braunstein, au cours de l’émission de Pascale Clarke, «Comme on nous parle» (France inter) du 23 janvier. (critique du film à partir de la 16e minute de l'émission)

 

Le film de Kathryn Bigelow fait beaucoup parler de lui. Il fallait s’y attendre car le tristement célèbre Oussama Ben Laden et les 10 années de « chasse à l’homme » se prêtent  évidemment très bien à  un scénario qui mélange parait-il admirablement bien les styles, entre polar, espionnage, action et suspens (bien que l’on en connaisse tous la fin).

 

Film qui a été l’objet de cinq nominations aux oscars, mais aussi de polémique autour du sujet encore sensible de l’usage de la torture. Polémique assez vive pour que Kathryn Bigelow juge nécessaire de s’exprimer dans une tribune du L.A. Times, sur les scènes de torture qui ponctuent le film, indiquant qu’il s’agissait simplement « d’une partie de l’histoire qu’on ne pouvait pas ignorer », répondant à la lettre de trois sénateurs qui accusait le film d’être « factuellement inexact ».

 

Mais mettons de côté ces polémiques puisque ce sont les propos intrigants de Jacques Braustein qui nous intéressent ici. Ainsi, dit-il dans l’émission, malgré la grande qualité du film, qu’il décrit comme « épuré », l’absence de personnage musulman soulève un questionnement :  le musulman serait-il cet « autre absolu » que l’on n’oserait même pas personnifier pleinement ?

 

Les protagonistes musulmans sont-ils uniquement ces personnages torturés ou arrêtés par les agents de la CIA ? Ces images de torture incitent-elles à considérer cet « Autre » comme un ennemi absolu des Etats-Unis qui mérite un tel traitement ? On ne saurait l’affirmer mais on ne peut pas ne pas y songer.

 

Si Maya est clairement perturbée lors de la première séance de torture à laquelle elle assiste, elle parait pourtant  vite s’habituer à ce funeste spectacle. C’est que Maya, obsessionnée par la traque de Ben Laden, semble être mue par un sentiment partagé par un certain nombre d’Américains : la vengeance suite aux attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, c’est sans surprise que le film commence avec des enregistrements d’appels téléphoniques de personnes piégées dans les Twin Towers. La voix d’une femme terrorisée ne manque pas d’attendrir : « I’m gonna die…I’m burnning up » et permet peut-être de ne pas trop se laisser aller à l’empathie lors des premières scènes de torture d’un certain Ammar, surement les plus violentes du film.

 

Ainsi, ce film, qui ne cache pas sa subjectivité puisque la réalité qu’il dévoile provient d’une seule source : la CIA et l’armée américaine, a le mérite de mettre à jour le pathos américain. S’il est certain que ces attentats ont été un acte de terreur, le traitement médiatique et politique de ces évènements ont largement encouragé une empathie extrême envers les victimes, une humanisation exacerbée, qui, quoique largement compréhenmsible en vue de l'horreur de ces attentats, ont méticuleusement évincé toute interprétation géopolitique de ce qui est devenu le très rhétorique 911.

 

Jacques Braunstein explique que le seul personnage « non torturé » du film est le traducteur de l’agente Maya, interprétée par Jessica Chastain, qui n’est qu’un personnage fictif.  Etrange car Maya séjourne pourtant plus de sept ans au Pakistan ajoute-il.  Mais, l’on retrouve également un émir à Koweit city qui passe un accord avec l’agent Dan en échange d’une Lamborghini. Assez caricatural même si sans doute véridique. Autrement, il ne s’agit que de figurants, qui interprètent la population locale et qui ne permettent pas vraiment de réelle humanisation de ces « autres ».

 

Ainsi, si le film tourne effectivement une scène de manifestation contre le terrorisme américain, suite à la plainte de la famille d’une victime d’une attaque de drônes US, la réalisatrice n’a pas jugé utile de scénariser une telle attaque. Il est donc difficile d’humaniser la population locale et les victimes de ce dit terrorisme américain, qui est pourtant un résultat non négligeable des attentats. Et, dans cette scène représentant la  manifestation, nous sommes davantage touchés par le comportement de Maya, seule, apparemment inquiète, dans sa voiture agressée par la foule, que par les manifestants eux-mêmes. Le visuel, toujours très puissant émotionnellement, est donc souvent à l’avantage des protagonistes américains.

 

Il n’est pas question ici de critiquer outrageusement ce film mais de constater qu’il est à l’image de la société américaine qui peine à entrevoir cette altérité musulmane sous des traits autres que ceux de l’ennemi. Faisant ainsi écho aux travaux du Professeur Jack Shaheen (exposés dans le documentaire Reel bad Arabs), qui avaient subtilement montré l’image négative de l’arabe-musulman-terroriste dans le cinéma hollywoodien.

 

Ce manque d’humanisation pourrait d’ailleurs expliquer en partie  pourquoi le meurtre d’Oussama Ben Laden, sans jugement pourtant nécessaire à toute démocratie, avait été célébré comme une victoire alors qu’il s’agissait réellement d’une profonde défaite de la justice internationale. Défaite car en jetant ainsi un corps à la mer, de peur que l'enterrement du cadavre, pourtant légitime, ne serait-ce que pour la famille, soit l’objet d’un lieu de pèlerinage, l’armée américaine a fabriqué un martyre bien plus puissant encore et n’a fait qu’élargir un gouffre d’inimitié et de vengeance irraisonnée qui n’est pas pour améliorer la situation.

 

Et enfin, même après la mort de cet ennemi absolu, la blessure n’est pas cicatrisée, et le désir aveugle de vengeance  laisse place à un vide d’autant plus dévastateur. C’est en tout cas ce que pourrait suggérer la dernière scène du film : Maya, complètement seule dans cet avion, après 10 ans de traque obsessionnelle, se met à pleurer. Pourquoi ? Satisfaction ? Solitude ? Oussama Ben Laden n’était-il pas finalement devenu bien plus proche de Maya qu’elle ne l’avait pensé ? Car, enfin, après tant d’année de chasse et envahie de telle sorte par une idée fixe, on a peut-être tendance à oublier que l’ennemi devient intime, une partie de soi-même qui alors disparait.

 

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Published by Lola Gazounaud - dans Qu'en pensent nos sociétés
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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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