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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 13:33

 

  Il est sou261994vent affirmé que l'Islam ignorerait la distinction du politique et du religieux. Quand on retourne à l'aube de l'islam, le Prophète, chef spirituel et politique, appelait effectivement à la guerre comme à la prière. Alors qu'en terre chrétienne, la séparation du pouvoir temporel, l'Empire et du pouvoir spirituel, l'Eglise, fût immédiate. Aujourd'hui, il est reproché à l'Islam son échec dans la tentative de créer un Etat moderne démocratique, qui, s'opposerait à l'Etat islamique régi par la Shari'a. Selon certains, cette absence de réparition des rôles entre le politique et le religieux est de nature structurelle, ou plutôt inhérente à l'Islam.

 

        Dans leur ouvrage, L'Islam en dissidence, Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi,  qui ont dirigé jusqu'en 2002 l'Institut d'études de l'Islam et des sociétés du monde musulman, parcourent l'histoire de l'Etat islamique. L'originalité de leur démarche réside dans leur point de vue décentré, qui s'éclaire de l'anthropologie du grand historien et philosophe d'Afrique du Nord, Ibn Khaldoun. Selon lui, le recours au religieux est  minime pour comprendre les mécanismes de l'Etat islamique. Il existe néanmoins bel et bien une répartition des rôles dans l'histoire de l'Etat islamique, elle n'est simplement pas la même. 

 

        C'est dans l'opposition entre bédouin/بدوي et sédentaire/حضري qu'est à rechercher l'équilibre de l'Etat islamique. Opposition pas si tranchée puisque la constance de ce système de gouvernement a perduré grâce à la confluence de ces deux mondes antagonistes.  Le sédentaire est un urbain, du mot arabe hadari, celui qui vit dans un espace urbain où un pouvoir politique prélève l'impôt et offre sa protection, le sédentaire est donc désarmé. Le bédouin, badawi, ne connait pas la civilisation, l'urbanité (hadaara). Aucun pouvoir politique ne le guide: pas d'impôt; pas de protection. Ce sont les liens claniques qui règnent, la solidarité naturelle envers les siens, l'asabiya, comme le dénomme Ibn Khaldoun.

 

        La rencontre entre ces deux mondes forment l'Etat islamique. Les bédouins, force guerrière, conquièrent les territoires. Mais, une fois le pouvoir installé sur un peuple conquis sédentaire, le pouvoir d'origine arabe et tribale affaiblit et éloigne les bédouins et s'allient aux sédentaires, pour créer une administration qui fonde l'Etat.  Ainsi, s'entremêlent ces deux groupes distincts, qui se transforment mutuellement. Les bédouins suivent l'appel d'un chef qui vient de la ville, et deviennent maîtres des villes conquises. Ainsi, les bédouins entre dans le monde urbain grâce à la puissance de l'asabiya qui rassemble une force guerrière considérable et fondent les dynasties. A l'inverse, les sédentaires, pour qui la monarchie est à la base de leur existence sociétale, se trouvent exclus de celle-ci, d'origine bédouine. Les sédentaires tiennent cependant une place significative dans l'Etat islamique. En effet, les bédouins ne sont pas des fondateurs d'Empire, ils ne connaissent pas de pouvoir central. Ce sont les peuples conquis sédentaires qui mettront sur pied l'administration de l'Empire des Arabes. De plus, habitués à payer l'impôts, ces peuples, comme les Chrétiens du Levant, ont largement encouragé le triomphe du khalifat arabe.

 

        Le Prophète s'entoure de bédouins, qui ont suivi l'appel de La Mecque et conquièrent la péninsule arabique. Mouawiya, le premier khalife de la dynastie des Omeyyades ( VIIème) ,qui continuent les conquêtes musulmanes avec les bédouins,  s'appuit sur les populations indigènes sédentaires de la province de Syrie pour affermir son pouvoir contre des Arabes rivaux. De même pour la dynastie des Abassides, descendante de l'oncle du Prophète, donc arabe, qui sera grandement soutenue par les Iraniens, qui ont, à cette période énormément influencé l'Empire arabe à tel point que le géographe arabe Ibn Hawqal considère le khilafat  comme successeur de l'Empire des Perses. C'est toujours avec des soldats persans que les premiers khalifes de Bagdad se protègent de leurs descendants arabes.

 

        Au IXème, le khalife al-Mou'tasim met fin à la puissance militaire arabe et achète des esclaves turcs, lui-même est le fils du khalife Haroun al-Rachid avec une concubine turque. Il éduque ces esclaves à la guerre. Ce sont désormais des "étrangers", des "infidèles" qui dirigent le corps armé de l'Islam: les fameux mamelouks, hors de la société urbaine, élevés pour combattre et qui exprime la terreur de l'Etat. Les sociétès sont séparées de leur souverain par cette armée culturellement très distincte. Cette nouvelle gestion du pouvoir  se poursuit avec l'Empire ottoman, qui crée le corps des janissaires: Slaves, Caucasiens. Cette servitude militaire remplace les bédouins au moment où l'asabiya tribal est en déclin. Les soldats-esclaves sont pour ainsi dire,  des bédouins domestiqués, le lien d'asabiya ne représentant plus de danger pour le pouvoir. Cependant, l'opposition originelle demeure. Bédouins ou mamelouks, l'Etat islamique s'est maintenu par le biais de la force guerrière volontairement restreinte aux confins. Ces réserves de violences servaient à  soumettre le centre aux règles sédentaires.

 

        Ainsi, reprocher à l'Islam l'absence de séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel serait comme la négation d'une spécificité islamique dans l'organisation du pouvoir. La théorie d'Ibn Khaldoun permet d'évincer le filtre culturel occidental qui peine à admettre cette autre réalité à deux facettes, entre bédouins et sédentaires.

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Published by Lola Gazounaud - dans Monde arabe
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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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