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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 18:14

 

Tout commence le 11 septembre 2001, le jour de mon 14e anniversaire. Nous étions, moi et mes camarades de classe, en cours d’histoire, quand notre professeure brandit subitement la télécommande de la télévision et là, stupeur générale…Des images encore inédites pour nos yeux novices d’adolescents. Nous regardons les deux tours dont nous avions (ou en tout cas, moi) récemment appris l’existence en cours d’anglais à l’occasion d’une visite virtuelle de New York.

 

Ces images envahissent sans vergogne le petit écran, alors que nous restons figés, ébahis devant le spectacle ahurissant de ces deux tours qui s’effondrent sur elles-mêmes. Je me rappelle avoir été terrifiée d’assister en direct aux suicides désespérés d’hommes et de femmes, qui, conscients de la mort certaine qui les attendait, préféraient se jeter par les fenêtres. Et notre professeure de lancer, dans le vif de l’émotion, «ça y est, c’est la troisième guerre mondiale ! » J’avais alors, sans le savoir, une idée très claire de ce que pouvait être le terrorisme, terrorisme non pas en tant que notion ou concept politique mais en tant que ressenti ! Terrorisme, terrorisme…Cela semblait effectivement correspondre à cette sensation de frayeur qui avait brusquement fait irruption dans mon esprit.

 

Après-coup, cela avait sans doute fait écho au cours d’histoire sur l’après-révolution, la Terreur. Même sans être toujours attentive aux explications des instituteurs, on se souvient tous, je pense, du nombre incalculable de têtes qui avaient été tranchées pour un oui ou pour un non ! Terrorisme, terreur, cela faisait donc sens comme autant de mots funestes, souvent synonymes de mort, de drame, d’injustice…Des histoires d’Homme quoi !

Des mots d’autant plus parlant, je l’ai compris plus tard, que leur essence abstraite et nébuleuse se marie parfaitement avec cet imbroglio d’émotions que j’avais alors vécues devant ce spectacle moribond, qui défiait jusqu’aux plus grandes productions hollywoodiennes !

Les années ont passé et le sens même de ce mot, utilisé pour ainsi dire à toutes les sauces s’est brouillé pour enfin perdre totalement de sa consistance. Car, de l’expression d’un ressenti, d’une émotion aussi violente que funeste, le terme « terrorisme » est devenu une accusation. Cette parole, dont la justesse de sens résidait précisément dans son absence de visage, dans ses contours indéfinis qui la rendaient d’autant plus effroyable, s’est prêtée aux manipulations politiques modernes. Véritable « apocalyptisation » de la pensée, puisque chaque évènement grandiose ( de l’attentat à la catastrophe naturelle) est en proie à des interprétations qui se distinguent par leur gout amer de « fin du monde » et qui s’attachent méthodiquement à diaboliser et à culpabiliser l’action humaine.

Bref, une atmosphère sinistre qui nous fait perdre notre latin ! Car, trop de terrorisme tue le terrorisme, dirons-nous…Alors que les moyens de communication ne cessent de se développer pour créer ce fameux village planétaire au sein duquel des mots comme « lol », « internet » et bien d’autres encore, naviguent d’une rive à l’autre, faisant sens à une bonne partie de l’humanité, le terme « terrorisme » bien qu’internationalisé, n’a lui pas de définition précise, alors même qu’il est fréquemment employé en droit international. Mais, je laisse à des penseurs aguerris le soin de tabler sur cette question de définition, en première ligne Jacques Derrida et Noam Chomsky.

Ce n’est pas directement de politique dont il est question ici. Car ce flou sémantique laisse libre court à l’esprit de chacun, et si la pensée politique travaille efficacement pour assurer sa suprématie quant à la signification de ce mot fourre-tout, l’usage excessif du terme est de la responsabilité de tous.

C’est notre capacité à juger l’ « Autre » qui se reflète à travers le passage du terme« terrorisme » à celui de « terroriste ». Le terme « terrorisme » était, humainement parlant, chargé de sens tant qu’il révélait un ressenti individuel ou partagé socialement, qui demeurait dans la sphère de l’intériorité, de l’intime. Mot maladroit certes, puisque chacun ressent la terreur de façon différente et pour des raisons variées, mais qui avait le mérite d’extérioriser un sentiment intérieur et donc forcément réel pour la personne qui le ressent. La sphère extérieure ne peut dans ce cas qu’accepter cette réalité qui lui est étrangère, sans pour autant être en mesure ou encore obligée de la partager. C’est d’ailleurs la beauté du langage des émotions qui ne connait pas de réalité absolue. Au contraire le terme « terroriste » tente de façon insinueuse d’intérioriser une réalité extérieure qui se prétend, elle absolue. Or, nous connaissons bien les dangers de l’absolutisme, de la Vérité imposée qui, dans toutes les sociétés et à toutes les époques, n’a porté que violence.

Ainsi, aujourd’hui, certains « Autres », que nous ne connaissons pas personnellement ont disparu sous l’armure du terme « terroriste ». Cette dénomination est particulièrement confortable puisqu’elle ne requiert aucune réflexion et légitime toute agressivité à l’égard de ces dits individus.

Pourtant, nous avons oublié que les résistants au Nazisme, étaient eux-mêmes qualifiés de terroristes par des individus qui ont été les responsables de millions de morts. Nous oublions que derrière le terme terroriste qui qualifie les membres du Hamas, se trouve une population palestinienne qui est en proie à une occupation avilissante par les forces israéliennes. Derrière ce même terme, se cachait une partie de la jeunesse italienne, assez désespérée de la situation politique dramatique de leur pays pour commettre des actes criminels qui font encore écho dans la société d’aujourd’hui. Toujours et encore terroristes étaient appelés certains Algériens en lutte pour l’indépendance de leur pays après une colonisation destructrice de plus d’un siècle…Et les exemples sont légion.

Tout comme les attentats du 11 septembre 2001, les actions citées sont effectivement des actes de terrorisme, puisque ils ont semé la terreur, mais de là à dire que les responsables sont des terroristes, l’évidence d’une telle conclusion est d’autant plus dangereuse qu’elle semble tenir d’une logique implacable. Est-ce vraiment le cas ? Il me semble pourtant qu’être terroriste n’est pas une carrière que l’on aurait choisi. On n’est pas terroriste comme on est garagiste ou encore esthéticienne ! On peut ainsi être responsable de tels actes, sans pour autant être un coupable absolu.

Car comment peut-on accuser Israël de sauvagerie envers les Palestiniens, quand l’Europe s’est montrée d’une cruauté impensable envers les populations juives, une partie d’elle-même. Comment peut-on condamner les « islamistes » radicaux sans tenir compte du soutien sans faille que nous offrons au pays qui les finance, l’Arabie saoudite, pour des raisons de profits économiques. Comment peut-on pointer du doigt la cruauté de certains habitants du désert qui prennent en otage des Européens alors que la raison même de ces actions est à rechercher dans les agissements politiques que certains appellent néo-colonialistes, de ces mêmes Européens. Ainsi, pas de coupables, ni de victimes…Seulement une multitude de responsables. Il n’y a rien d’angélique, rien de naïf à tenir de tels propos. Car à toujours vouloir désigner des coupables, on en oublie sa propre responsabilité.

La culpabilité…Voici une clé de lecture intéressante pour éclairer notre réflexion sur le terme de «terroriste ». La culpabilité est une autre construction de l’esprit humain, qui est autant rassurante qu’elle peut être destructrice. La culpabilité est un sentiment intime, de cette sphère intérieure d’où jaillissent nos émotions. La culpabilité a honte d’elle-même, car quoi de plus désagréable que de se sentir coupable d’une action, d’une pensée, d’une envie et de craindre le jugement de l’autre ? Mieux vaut alors tout dissimuler. Mais y parvenons-nous vraiment ? Car, alors que cette même sphère intérieure ne supporte pas ce lourd poids, l’esprit humain est assez intelligent pour se tromper lui-même et user de la ruse quand nécessaire pour se débarrasser de l’inconfortable. Ainsi, la culpabilité s’extériorise admirablement bien ! Et, en refusant de parler de nous, par crainte de dévoiler ce sentiment dérangeant, on finit par ne parler que des autres. Mais, et voici la fameuse ruse, au cours de ce processus d’extériorisation, la culpabilité se transfère sur l’autre, et se transforme donc en accusation. L’accusation est ainsi une tentative de blanchiment, d’un acquittement de sa propre personne. Malin ! Cela serait presque souhaitable si les conséquences n’en étaient pas si dramatiques. Malheureusement, l’accusation est souvent synonyme d’agression, l’agression appelant l’agression, on entre dans ce cercle vicieux dont il devient difficile de sortir. La ruse se transforme alors en piège féroce !

Tellement féroce que l’on peut se demander si cela en vaut vraiment la peine. C’est une question légitime, tout en étant une question tabou puisque l’ensemble de notre sociabilité semble en proie à cette culpabilité originelle. Convient-il réellement d’ouvrir cette boite de Pandore ? Une question d’apparence simple qui s’avère particulièrement « déconstructrice », puisqu’elle remet en cause nos institutions et nos êtres respectifs. Ainsi, comment transcender l’opposition innocent/coupable quand le sens de la justice, du bien et du mal nous a été enseigné depuis notre plus jeune âge.

Il n’y a là pas de réponse univoque et c’est peut-être là le problème. Habitués à ces jugements et dépendants de ces certitudes, nous tentons désespérément de nous libérer d’un questionnement existentiel qui nous hante depuis le début de l’humanité. Et si la « vraie » libération était à rechercher dans la fameuse complexité que prônent maintenant de nombreux intellectuels, parmi eux, Edgar Morin, qui écrit dans son ouvrage "La Méthode": « La morale non complexe obéit à un code binaire bien/mal, juste/injuste. L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste ».

Ainsi, plus d'absolu, plus de certitudes et donc plus de jugements. Pouvons-nous imaginer plus douce sensation que de pouvoir s’accepter soi-même et donc également les autres sans jugement inquisiteur ? Plus de coupable, le rêve ! C’est ce que propose par exemple la méthode de communication de Marshall Rosenberg, dite communication non violente. Qu’elle est-elle ? Elle est l'observation sans jugement nous portant à l’acceptation de l’humanité dans son intégralité complexe car l’humain et la vie en général sont les produits d’un riche ensemble : violence, amour, cruauté, créativité, désir, frustration, haine…et bien d’autres. Ça en fait des choses à digérer, mais si la digestion peut sembler pénible le résultat est d’une incroyable légèreté. Ainsi, plus de terroristes, mais des humains en proie à des situations qui ont fait surgir en eux la part de violence qui nous habite tous. Il ne s’agit alors plus de condamner ces individus mais de tenter d’analyser cette situation destructrice et auto-destructrice et de partager équitablement la responsabilité de cette situation. Nous n’aurions ainsi aucune honte à dissimuler, simplement le bonheur ou plutôt le soulagement de pouvoir partager ces sentiments entremêlés, contradictoires et complémentaires de notre sphère intérieure et cela, même dans l’adversité.

 

 

 

Pour en savoir plus sur:

 

· Sur la notion de « terrorisme »

- "Qu'est-ce que le terrorisme?" de Jacques Derrida pour le Monde Diplomatique (2004)

http://www.monde-diplomatique.fr/2004/02/DERRIDA/11005

 

- "Le terrorisme et la réponse appropriée" de Noam Chomsky (2002)

http://www.chomsky.fr/articles/20020702.html

 

- "Terrorisme : la nécessité d’une définition universellement acceptée" de Margot Zapata (2011)

http://m2bde.u-paris10.fr/node/2333

 

· Sur la communication non violente

- Interview de Marshall Rosenberg (2002)

http://nvc-europe.org/SPIP/IMG/pdf/Interview_MR_avant_conference_Unesco_2002.pdf

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Published by Lola Gazounaud - dans Conflits et médiations
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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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