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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 20:55

 

            Le terme de communautarisme est équivoque car il ne correspond pas à une réalité ou une pensée uniforme. Si nous retournons à l’origine du mot, le terme communauté semble être une clé de lecture. Des mots latins « cum », ensemble, et « munus», don, devoir, dette, la communauté trouve donc son sens dans l’idée de charges partagées, de « dette sociale ». Mais ici encore la liste des communautés est disparate. Il existe une  Communauté européenne, des communautés virtuelles, des communautés religieuses, des communautés imaginées. Quand peut-on alors parler de communautarisme ? Quels sont les comportements qui peuvent être définis comme étant communautaristes ?

 

 

***

 

 

 

Qu'est ce que le communautarisme dans la pensée dite occidentale?

La notion de communautarisme est le résultat d’une évolution de la pensée sociologique qui a marquée le XXème siècle occidental. Cette notion a la particularité d’évoluer au sein de sociétés empreintes des valeurs libérales et dans le contexte actuel d’une mondialisation rapide.

 

            Le concept de communautarisme  sous-tend l’idée qu’il existe une définition sociale du bien qui crée une communauté morale où chaque individu y trouve le sens de son identité et de ses actions[1]. Ainsi, l’individu ne saurait exister qu’au travers d’une communauté qui l’insère dans son système de valeurs. Cette vision du communautarisme se retrouve alors dans de nombreuses organisations sociales, comme l’entreprise, culture singulière avec ses valeurs, son « jargon », la famille, où l’individu y puise son identité pour lui-même et également pour les autres, « extrafamiliaux » comme le montre le  nom de famille. Cette définition du communautarisme considère l’humain comme être fondamentalement communautaire. Ainsi, si les individus constituent la communauté, cette dernière est indispensable à la constitution de l’identité individuelle. Cependant, au même moment, l’idéologie libérale continuent son chemin pour  « libérer» l’individu des obligations communautaires.

 

L’idée communautariste est-elle opposée à la philosophie libérale qui établit les libertés individuelles comme fondement de la société ? Selon la définition du sociologue allemand F. Tönnies, la communauté est caractérisée par la prédominance du « nous » collectif sur le « je »[2]  alors que la société se définit par des formes modernes de sociabilité fondées sur les intérêts personnels. Cependant, la notion de communautarisme considère déjà l’individu en tant qu’unité indivisible, puisque c’est à travers l’étude des relations entre communauté et individu, que la notion a émergé. Mais si la pensée libérale reconnait l’interdépendance entre individu et communauté, elle marque une rupture en percevant un communautarisme « moderne » .En effet, l’individu trouve son identité grâce à son appartenance communautaire, mais, la communauté ne s’impose plus aux individus, ce sont les individus eux-mêmes qui choisissent leurs communautés pour mieux se singulariser, s’identifier.[3]Le communautarisme s’allie de la sorte aux intérêts individuels. Et, dans un contexte de mondialisation où certains repères s’estompent, l’individu trouve son intérêt à s’insérer volontairement dans des communautés.  

 

En effet, le communautarisme est souvent perçu comme une réaction à la mondialisation qui ébranle les repères, les valeurs, les symboles des sociétés.  Paradoxalement, ce phénomène mondial fragmente le monde en communautés, qui, semblant menacées par des mutations rapides et brutales se cantonnent dans des identités particulières concurrentes les unes aux autres. Dans l’incertitude qui caractérise ce monde globalisé, la considération accentuée des différences  et  la revendication de singularités de la part de certains groupes sont autant d’attitudes que l’on pourrait définir de communautaires, qui recherchent avant tout une reconnaissance rassurante. Enfin, l’époque actuelle est caractérisée par le développement d’une angoisse grandissante face à des fléaux à venir : l’annonce solennelle de la naissance du sept milliardième individu sur Terre dans les médias, les prévisions environnementales catastrophiques semblent autant d’épées de Damoclès qui poussent les individus à se confiner dans un espace connu, au sein d’une identité qui se veut immuable pour contrebalancer le caractère éphémère du monde actuel .

 

  Ainsi, Nous avons essayer de situer le concept de communautarisme dans la pensée occidentale libérale marquée par le phénomène de mondialisation. Mais le terme communautarisme peut signifier d’autres réalités.

 

    Communautarismes: exemple des sociétés arabe et états-unienne 

 

Le communautarisme n’est pas une réalité nouvelle et nombreux sont les exemples dans l’histoire qui témoignent  de communautarismes socio-politiques profondément ancrés dans les traditions de certaines sociétés. Nous tenterons ici d’exposer ce « mot-caméléon » à la lumière des expériences des peuples arabe et Etats-Unien.

 

Dans la société arabe, chez les nomades comme chez les sédentaires, la structure sociale fondamentale était la tribu composée de clans réunissant des familles patrilinéaires et placée sous l’autorité d’un chef représentant une autorité avant tout morale, basée sur une coutume établie.[4]Le fil conducteur de cette structure est, ce que l’historien Ibn Ḫaldūn appelle la caṣabiya, l’esprit de corps, le sentiment de cohésion, sans lequel l’individu est trop faible pour se défendre. Ce lien est sans cesse réactiver lors des conflits inter-tribaux qui ponctuent la vie bédouine, le but collectif étant la préservation aussi bien physique que spirituelle du groupe. Ce communautarisme tribal se transpose dans la vie sédentaire et il se retrouve aujourd’hui, certains auteurs le définissent d’ailleurs comme  le « phénomène central de l’histoire du monde arabe »[5]. L’exemple du Liban est le plus évident : l’établissement du confessionnalisme politique n’est ainsi qu’une base à un communautarisme social bien ancré dans les domaines de la vie[6]. Ainsi, toutes les lois relatives au statut personnel sont des lois religieuses mais encore les relations de clientélisme dévoilent des solidarités familiales, qui dépassent le cadre strictement religieux. La caabiya peut ainsi être décrite comme un communautarisme spécifiquement arabe. 

 

  Aux Etats-Unis,  il existe un « communautarisme de fait » , « propre aux Etats-Unis, à la fois fondateur et constitutif, et qui forme l’arrière-plan historique de l’identité américaine contemporaine »[7]. Ainsi, le pragmatisme américain parle plus volontiers de « community-based approach », relatif à une organisation politique capable d’absorber les nouvelles populations. Etat constitué de vagues d’immigration successives, la communauté est le tremplin d’insertion pour les nouveaux arrivants qui vont d’abord s’insérer dans leur communauté d’origine avant de « sauter de plein pied dans la société américaine »[8]. Si cette société se crée sur des valeurs communes, en premier lieu celle de la liberté, l’équilibre est à rechercher dans la pluralité fondatrice de la société, comme le prouve la devise américaine qui apparaît sur le Grand sceau des États-Unis d'Amérique : E pluribus unum, un à partir de plusieurs. Ainsi, chacun appartient à une communauté et donc l’appartenance à une communauté est de fait universelle.

 

   La perception de la notion communautariste est à rechercher dans l’histoire des peuples, dans leur organisation sociale. Ce concept raconte comment les peuples se structurent et se pensent eux-mêmes, comme le montre l’exemple des communautarismes arabe et américain. De la même façon, le terme de communautarisme en France a une résonnance toute particulière.

 

Que signifie le terme communautarisme en France?

 

Le terme communautarisme, dans la France républicaine et universaliste résonne comme un danger. Mais, à bien regarder l’anti-communautarisme français, il semblerait qu’il soit avant tout la marque d’un refus de cultures particulières, en premier lieu celle musulmane et d’un communautarisme national bien plus dangereux que le communautarisme dénoncé.

 

 

L’État français applique le principe d’unité et d’égalité. Est considéré uniquement l’individu-citoyen qui possède des droits et des devoirs face à la République indivisible, niant ainsi l’existence de minorités identifiées par des particularismes ethniques, linguistiques, religieux ou autres distinctions. A ce titre, la France ne ratifie le Pacte international sur les droits civils et politiques qu’en excluant l’article 27 qui reconnait  les droits collectifs des minorités car « le concept de minorité n’a pas sa place dans le système juridique français »[9]. Cet universalisme refuse ainsi une politique qui ferait prévaloir l’appartenance des individus à des communautés pour administrer la population nationale. Le communautarisme, signe, pour la France, de repli communautaire est donc présenté comme une menace. Cependant, les communautés demeurent un fait social présent en France, terre d’immigration, et il est intéressant de constater que certains communautarismes sont présentés comme dangereux pour l’unité nationale à partir du moment où  sont portées des revendications pour la reconnaissance de leur identité communautaire au sein de la Nation française.

 

 

Le mot communautarisme fait une apparition tardive en France. Le journal Le Monde l’utilise pour la première fois en 1989, dans un article intitulé « De la peste communautaire ».  Cette date est chargée d’histoire : bicentenaire de la Révolution, chute du mur de Berlin, et première polémique autour du port du voile par deux élèves musulmanes à Creil. Depuis cette date, l’usage du terme communautarisme s’est accru de façon spectaculaire.[10]La communauté musulmane est, en effet, en première ligne dans les accusations. Pourquoi ? L’anti-communautarisme français, qui se mêle au principe proprement français de laïcité, relègue l’appartenance religieuse à la sphère privée.  De ce fait, la question communautaire en France pose essentiellement le problème de la légitimité des signes communautaires, le port du voile, la demande d’alimentation hallal dans les écoles, qui remettent en question l’égalité entre les citoyens. Ainsi l’anti-communautarisme en France se présente comme le refus d’accepter les particularités culturelles que certaines  communautés revendiquent, surtout quand celles-ci concurrencent l’héritage chrétien et laïc de la France, comme partie intégrante d’une identité française en perpétuelle construction.

 

 

 Ainsi, alors même que les politiques d’immigration et de logements ont largement favorisé un communautarisme chez les immigrants en France, c’est quand les communautés revendiquent leur légitimité que le communautarisme devient une dénonciation cinglante. Et pourtant,  le communautarisme de fait des banlieues où les vagues d’immigration ont été entassées sans réelle tentative d’intégration est un exemple parmi d’autres qui montre l’acceptation générale du principe du communautarisme dans l’organisation spatiale à la française. L’anti-communautarisme hexagonal ne cacherait-il donc pas un communautarisme blanc, comme l’affirme Benjamin Stora ou encore le sociologue américain Eduardo Bonilla-Silva. Selon ce-dernier, un « communautarisme ethnique et social des Blancs serait la cause elle-même d'une perception, chez ces derniers, d'un communautarisme au sein des minorités ». Alors que les beaux quartiers sont le symbole même d’un « entre-soi de classe », les habitants de ces lieux apprennent au travers des journaux la « dérive communautaire de minorités »[11]. Mais, l’anti-communautarisme à l’encontre des musulmans principalement est le signe d’un malaise en France qui dépasse largement le cadre du débat pour ou contre le communautarisme. En effet, dénoncer les revendications de la population musulmane comme un acte communautariste n’est-il pas une façon de délégitimer des  revendications politiques que brandissent des Français de culte musulman?

 

 

 L’anti-communautarisme français au nom de l’universalisme républicain sur fond d’une laïcité qui ne cesse de se durcir, semble masquer un communautarisme national, qui ne veut s’accommoder d’aucune pluralité identitaire. L’idéal français ne correspond plus à la réalité du « creuset français » et par son accusation cinglante qui fustige les communautarismes, notamment celui de la communauté musulmane, il exclut une partie de la population nationale.

 

 

 

***

 

 

 

     Finalement, la notion de communautarisme apparait vide de sens si elle n’est pas contextualisée. En tant que pensée sociologique tentant de définir les mécanismes identitaires de l’individu, ce terme peut prétendre à une relative universalité, comme grille de lecture des comportements humains. Cependant, le terme communautarisme, en tant qu’organisation socio-politique, peut faire référence à des situations, réalités aussi nombreuses que différentes.  L’histoire des peuples est alors une source d’informations considérables dans l’explication plus approfondie de cette notion, qui permet aussi bien d’analyser les phénomènes que nous définissons de communautarisme mais également, la perception particulière que chaque groupe à de soi-même et donc de ce phénomène.

 

 

 

 

 

 

 



[1]« Dictionnaire de la pensée sociologique », article Communautarisme M. Borlandi, R. Boudon, M. Cherkaoui, B. Valade, Presses universitaires française, collection Quadridge dicos poche, 2005

[2]« Dictionnaire de la pensée sociologique », article Société    

[3]  MAFFESOLI (Michel) « Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse »,  Paris, La Table Ronde, 2000

[4] MIQUEL (André), CHEVALLIER (Dominique) « Les Arabes, du message à l'histoire », Paris, Fayard, 1995

[5] CARRÉ (Olivier) « Évolution de la pensée politique arabe au Proche-Orient depuis juin 1967 », Revue française de science politique , Volume  23   Numéro   5   pp. 1046-1079, 1973

[6] ZIDAN (Mohammed), « Etat et tribu dans le monde arabe : deux systèmes pour une seule société », Paris, l’Harmattan,   2007

[7] BOUVET (Laurent), « Le communautarisme. Mythes et réalités » Paris, Lignes de repère, 2007

[8] BOUVET (Laurent), « Le communautarisme. Mythes et réalités » Paris, Lignes de repère, 2007

[9] KOUBI (Geneviève), « La République française face aux minorités : silence et réticences », dans  « Minorités et organisation de l’État » LEVRAT (Nicolas) (dir.), Bruxelles, Bruylant, 1998

[10] LE COADIC (Ronan), “ Faut-il jeter l’identité aux orties ? », Presses universitaires de Rennes, 2007

[11] ESTEVES (Olivier), « Le communautarisme, ce « gros concept » de classe », Rue89, Paris, 2011

 

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Published by Lola Gazounaud - dans Qu'en pensent nos sociétés
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commentaires

Echa 26/10/2016 17:40

super texte merci

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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.

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