Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 11:04

 

Dans son article «  Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée »,  Edgar Morin en appelle à la pensée complexe, comme moyen de réformer le système binaire du vrai/faux, homme/femme, juste/injuste… qui, dit-il, crée « l’intelligence aveugle » de notre époque. La Méditerranée pourrait être, selon lui, une nouvelle clé de lecture pour une conception innovante de notre/nos réalité(s) en proie au disjonctivisme : une conception qui unirait disparités et similitudes, qui verrait les complémentarités là où certains ne voient que des antagonismes.

Mais encore faut-il que la Méditerranée constitue une réalité qui fasse sens à nos yeux. Or, la Méditerranée n’existe pas, ou plutôt elle n’existe qu’à l’intérieur d’une sphère exotérique restreinte. Ainsi, dans ce monde des apparences, ou comme disent les Arabophones, du Zāhir ( ظاهر ), la Méditerranée n’est qu’une forme et non un fond. Pour les géographes, elle est une mer, « la masse résiduelle des eaux de la Téthys ». Pour les historiens, elle est le berceau des civilisations et des monothéistes. En géopolitique, certains s’aventurent à penser qu’elle est un espace de fracture civilisationnelle, pour les autres, plus  prudents, un lieu de tensions politiques et économiques abritant autant de ressources à exploiter. Pour l’Europe, elle est devenue une frontière à protéger alors qu’elle était, jusqu’à peu, une frontière à franchir.

Mais la Méditerranée n’existe pas. « Nos représentations mentales nous empêche de la voir », nous dit le «  Mawlana » ( maitre) de la complexité puisqu’il n’est pas de carte géographique de la Méditerranée. Seuls ses plus fidèles amants réussissent véritablement à la ressentir dans son intégrité. Mais la Méditerranée n’existe pas, pas pour nos sociétés rationalistes qui ne semblent croire que ce qu’elles voient.

Toutefois, cet univers exotérique rassurant car tranché, sans équivoque, palpable, visible n’a pas le monopole quant à l’explication de nos réalités, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Ainsi, des mathématiques au mysticisme, de la sociologie à l’anthropologie, force est de constater que l’évidence n’est peut-être pas si évidente que ça au final.

Mathématiques : langage scientifique pour comprendre l’univers

Nous ne sommes pas des témoins visuels infaillibles, et le monde scientifique, qui, encore en proie au cartésianisme simplifiant et mutilant, s’initie de nouveau à ce monde de l’invisible et de la complexité : « La complexité nous est revenue, dans les sciences, par la voie même qui l’avait chassée » nous dit Edgar Morin. Cet univers scientifique, qui utilise le langage mathématique pour accéder à une meilleure compréhension et connaissance de l’univers et de ses lois, se voit  bouleversé depuis quelques décennies.

Ainsi le physicien Brian Greene nous révèle « La magie du Cosmos » et nous dit : « le monde en trois dimensions n’est peut-être qu’un mirage », et la distinction entre passé, présent et futur, une simple illusion. Le passé n’est pas révolu comme nous le pensons puisque le langage mathématique prouve qu’il ne cesse d’exister, d’être inscrit quelque part. De même, le futur n’est pas à venir car, lui aussi, existe déjà. Simplement notre condition d’humain ne nous permettra sans doute jamais d’accéder à une telle omniscience. La science explique également que le temps peut accélérer, ralentir, marcher à l’envers. Voici, parmi toutes les informations contenues dans le documentaire de Brian Greene, des éléments qui nous incitent à imaginer un monde invisible bien plus complexe que notre conception linéaire de la réalité apparente.

Voici les liens pour accéder au documentaire en 4 parties :

-           L’illusion du temps                  http://www.youtube.com/watch?v=Sg8W2qXiVX4

-           Qu’est-ce que l’espace ?        http://www.youtube.com/watch?v=70Iu1v-_5gQ

-           Le saut quantique                   http://www.youtube.com/watch?v=yQr3L77ThFU

-           Univers ou multivers              http://www.youtube.com/watch?v=etcMtwFi7Jc

 


Ainsi, croire seulement ce que l’on voit devient une simple prétention humaine, dans la lignée de la science cartésienne qui voyait dans la sur-naturalité de l’homme une possibilité d’accéder à la vérité vraie et de contrôler le réel. Et les scientifiques constatent par le langage mathématique des réalités qui nous sont imperceptibles et qui le demeureront surement.

La science nous éclaire tout autant sur la perception de l’identité qui n’est plus, comme la définissait Aristote « A=A ». Edgar Morin établit le paradoxe de l’un et du multiple affirmant que « le tout est dans la partie qui est dans le tout », et que donc chacun de nous contient la totalité de l’univers et vice versa. C’est logiquement donc, qu’il affirme : « le masculin est dans le féminin et vice versa génétiquement, anatomiquement, physiologiquement, psychologiquement, culturellement. ». En rappelant que le corps de l’homme est doté de seins (stériles contrairement à ceux de la femme) et que le corps féminin est doté d’un sexe masculin embryonnaire en son clitoris.

Pour en savoir plus sur l’identité humaine selon la pensée complexe :

-      Edgar Morin, La Méthode, Chapitre 5 : L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, Edition du Seuil, 2001, Paris (pour retrouver la question du féminin/masculin : deuxième partie L’identité individuelle, deuxième chapitre  L’identité polymorphe)

De même, la science découvre que l’ADN de chaque être vivant et organique contient l’ensemble de leurs ancêtres. Ainsi, si l’on compare mon ADN avec celui d’un brin d’herbe, nous pourrions retrouver un ancêtre commun, de la même façon que si l’on compare l’ADN d’un éléphant avec celui de la levure ! N’est-ce pas là une preuve que chaque être, chaque identité génétique contient bien plus qu’il nous est donné de voir ? Nous contenons le vivant tout entier car chaque génome contient l’ensemble de l’histoire évolutive du vivant. Ainsi,  « nous portons tous une archive de notre passé en nous », long filament qui se déroule sur 12 milliards de kilomètre soit le diamètre du système solaire comme il est dit dans le documentaire ADN, nos ancêtres et Nous.

Voici donc à quoi ressemble la complexité souvent invisible qui nous entoure. Et le plus surprenant dans tout ça, c’est que le mysticisme, qui utilise le langage du cœur et non celui de l’esprit, a constamment été à la recherche de ce même monde invisible et arrive finalement aux mêmes  conclusions.

Mysticisme : langage du cœur pour communiquer avec l’univers

Les soufis (mystiques de l’islam) sont les hommes/femmes du monde caché, du Bātin (en arabe باطن), de l’ésotérisme. Ils se méfient du sens littéral des textes sacrés, de la forme univoque de la matière et recherchent le sens dissimulé de chaque chose.

Une belle initiation au soufisme est l’ouvrage d’Elif Shafak, Soufi Mon Amour ( The Fourty Rules of Love) qui raconte la rencontre de Shams de Tabriz, derviche errant et du grand théologien, juriste puis, après la rencontre avec Shams, un des plus grand poète soufi de l’islam Jalal Ed-Din Rumi. Dans cet ouvrage, documenté à la lumière du chef d’œuvre de Rumi, Al-Mathnawi, certaines règles font singulièrement écho aux découvertes scientifiques précédemment évoquées.

 Ainsi, dans l’ouvrage de l’auteure turque anglophone, les règles de Shams illuminent le parcours des différents protagonistes de l’histoire. Parmi ces règles, une en particulier rappelle l’absence de distinction entre le passé, le présent et le futur : « Le passé est une interprétation. L’avenir est une illusion. Le monde ne passe pas à travers le temps comme s’il était une ligne droite allant du passé à l’avenir. Non, le temps progresse à travers nous, en nous, en spirales sans fin. L’éternité ne signifie pas le temps infini mais simplement l’absence de temps. » Reprenant ainsi les paroles de Rumi lui-même : « Le passé et le futur n'existent qu'en relation avec toi. Tous deux ne sont qu'un c'est toi qui penses qu'ils sont deux. » Il n’existe donc pas de « flèche » du temps où le commencement s’opposerait à la fin, le passé au futur comme dans la pensée linéaire.

Donc, le présent, le passé et le futur ne sont pas si distincts finalement. La féminité et la masculinité ,non plus, apparait-il, tant il est vrai qu’Eve a été créée avec une côte d’Adam. Dans l’œuvre de Shafak, Shams éclaire la jeune Kimya à propos de la sourate al-Nisa’ (les femmes), qui a fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps, et dit-il : « Si tu lis al-Nisa’ avec ton œil intérieur, tu comprendras que le verset ne parle pas de l’homme ou de la femme mais de la masculinité et de la féminité. Et chacun d’entre nous, toi et moi inclus, comprend une part de masculinité et de féminité en soi, à des degrés différents. C’est quand nous apprenons à embrasser ces deux parties de nous que nous pouvons atteindre l’Unité harmonieuse » (traduction de l’anglais).

Et, lorsque Edgar Morin évoque le lien entre l’un et le multiple, la partie et le tout, ne s’accorde-t-il pas avec le soufi Mansour Al-Hallag (منصور الحلاج  ) qui, proclamant « être la Vérité », autrement dit «  Etre Dieu » (أنا الحق ) s’était condamné au martyre ; Ou encore avec Rumi qui écrit dans le Mathnawi la phrase suivante« L’homme est quelque chose d’immense. En lui tout est inscrit, mais ce sont les voiles et les ténèbres qui l’empêchent de lire en lui cette science ». Son compagnon Shams de Tabriz, énonce dans l’ouvrage d’Elif Shafak une de ses règles : "Tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. Ne cherche donc pas non plus ton Sheitan (diable) hors de toi. Le diable n’est pas une force extraordinaire qui t’attaque du dehors. C’est une voix ordinaire en toi."

Le mysticisme ne se fie guère des apparences et en cela, il rejoint la médiation, pratique de résolution de conflit qui tente de découvrir, derrière des raisons apparentes de malentendus, la véritable source de l’incompréhension qui se situe toujours dans l’univers des sentiments, des émotions, de l’amour, bref, au sein du monde intérieur, du monde caché.

 Médiation : langage du cœur pour se réconcilier avec l’univers

Saint-Exupéry écrit : « l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le coeur ». Mais ce langage du cœur, existe-il vraiment ? C’est ce que semble penser les défenseurs de l’approche systémique de la communication de l’école Palo Alto. Ainsi, selon eux, il existe deux sortes de communication humaine. La communication digitale, numérique et la communication analogique, relative à la relation.

La première est claire, elle délivre un message, une information aussi précise que possible afin d’être compris par le récepteur dont la part d’interprétation est minimisée grâce à l’univocité relative des mots ou des signes utilisés, univocité permise par les définitions. En effet, les mots délimitent nos perceptions de la réalité à l’intérieur de définitions consensuelles, qui nous permettent une compréhension mutuelle.

La communication analogique, à l’inverse, n’est pas précise. Elle possède une « sémantique appropriée à la relation » et n’a donc pas de définition univoque. Liée de façon irrévocable à nos expériences de vie, à nos émotions individuelles, à notre identité, ce type de communication varie selon l’interlocuteur. Ainsi, la communication analogique est constituée, en grande partie, de la communication non verbale (geste, comportement, tonalité de la voix, postures). C’est également à travers elle que s’exprime nos émotions, et l’ensemble du ressenti. Mais s’il existe bien des mots pour exprimer ces émotions, la signification des mots est variable, de même que chacun utilisera une communication non verbale singulière qui ne sera pas forcément comprise par les autres. C’est de là que provienne les malentendus.

Ainsi, Saint Exupéry ne fait-il pas dire au renard que rencontre le petit Prince « le langage est source de malentendu », en parfait accord avec le Shams de Shafak qui affirme : « La plupart des problèmes du monde viennent d'erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prenez jamais les mots dans leur sens premier. Quand vous entrez dans la zone de l'amour, le langage tel que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne peut être compris qu'à travers le silence. » Le langage est donc une force et une faiblesse. On le remarque facilement dans la langue française par exemple : amour, aimer, deux petits mots pour exprimer des émotions tellement diverses et incomparables. Ainsi, on se voit contraint d’utiliser le même mot pour exprimer son amour à des amis, des parents, un conjoint…Tant d’amours pourtant si différents.

La médiation en situation de conflit, la communication non-violente (CNV) sont autant d’outils qui nous aident à transcender ces malentendus, et à préciser le sens singulier que chacun de nous donnons aux mots que nous utilisons. Car si nous maitrisons le langage digital, nous nous retrouvons souvent désœuvrés, sans toujours le savoir, quand il s’agit d’utiliser le langage analogique, le fameux « langage du cœur », comme l’appelle d’ailleurs Marshall Rosenberg, initiateur de la CNV.

Ainsi, les conflits naissent de notre difficulté à utiliser et à comprendre le langage analogique et de la pauvreté du langage digital quand il s’agit d’exprimer des émotions. Ignorant souvent nos propres ressentis, nous tendons facilement à transférer un conflit relationnel en conflit d’opinion, de foi, de principe car il nous est bien plus simple d’exprimer une conviction en usant un langage univoque que d’exprimer des émotions, qui sont, elles, dépourvues de logique binaire, de définitions universelles.  La médiation tente ainsi de nous apprendre comment utiliser le langage digital pour exprimer nos émotions.

Pour cela, il faut avant tout accepter ce postulat : 1 individu = 1 réalité. Les mots frustration, souffrance, joie possèdent alors autant de définitions qu’il existe d’individu sur cette planète puisque chacun réagit aux évènements et ressent les émotions de façon singulière. C’est d’ailleurs ce qui crée notre diversité et donc par la même notre unité. La médiation a donc bien sa place dans la pensée complexe et représente un véritable « progrès » humain, progrès dans le sens où c’est une façon de mieux comprendre la violence passive et physique qui est en chacun de nous et donc apprendre à l’apprivoiser et à la transformer en énergie créatrice.

Méditerranée : l’Unitas multiplex

La Méditerranée est tout ce que nous avons évoqué dans cet article.

Edgar Morin nous explique que, « pour concevoir la Méditerranée, il faut concevoir à la fois l’unité, la diversité et les oppositions », et donc la féminité dans la masculinité et vice versa, l’énergie dans ses facettes créatrice et destructrice, son esprit rationnel et son esprit mythique…

Il faut comprendre que notre langage disjonctif a divisé l’indivisible puisque l’identité méditerranéenne est, comme l’affirmait Fernand Braudel, une « unité transitive qui ne peut s’expliquer que dans son lien insécable avec le Divers ». De par sa triple appartenance afro-euro-asiatique, la Méditerranée est ce lieu unique où la mer et ses rives oscillent entre équilibres et tensions, entre ouverture sur l’autre et repli sur soi, entre mouvements de conjonction et de disjonction, entre un « attachement passionné à la terre » et une attirance prononcée vers  « l’espace de la mer », entre monothéisme et polythéiste, amour et haine, respect et mépris…La Méditerranée est le miroir de l’être humain. Et ce miroir reflète parfois une réalité pathétique, comme l’est la réalité du « paradoxe suprême » qu’énonce Edgar Morin: « les trois religions de la Méditerranée ont un même Dieu, mais ce Dieu unique est divisé en trois Dieux jumeaux et ennemis : ces trois faces du Même se disputent la légitimité céleste et terrestre ; chacun prétend avoir énoncé la vraie Loi […] ». C’est dire à quel point l’intelligence que nous abritons en notre sein est aveugle et quelque peu insensée ! Alors, elle repense, avec nostalgie à Rumi et Shams, qui de la belle Konya, la berçaient de leur douce musique et de leur tendre sagesse :

 « Les opposés nous permettent d’avancer. Ce ne sont pas les similitudes ou les régularités qui nous font progresser dans la vie, mais les contraires. Tous les contraires de l’univers sont présents en chacun de nous. Le croyant doit donc rencontrer l’incroyant qui réside en lui. Et l’incroyant devrait apprendre à connaitre le fidèle silencieux en lui jusqu’au jour où l’on atteint l’étape d’Insan-i Kamil (انسانِ كامل), l’être humain parfait, la foi est un processus graduel qui nécessite son contraire apparent: l’incrédulité. »

Mer du Milieu, de la médiation, elle subit patiemment les déchirements que lui impose l’être humain : « la plénitude est devenue vide, la mer est devenue frontière ». Elle observe avec tristesse l’acharnement humain à demeurer dans l’univers de l’apparence trompeuse, la prétention humaine de se croire tout-puissant sans pour autant transcender, au grand jamais, le monde restreint de nos cinq sens. Elle assiste, songeuse, à nos conflits infantiles et se demande, bon Dieu, quand est-ce que tout cela cessera enfin ?

Partager cet article

Repost 0
Published by Lola Gazounaud - dans Univers complexe
commenter cet article

commentaires

Présentation

Profil

  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.

Recherche