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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 00:02
« L’angélisme de façade » de l’Union européenne, que fustige l’historienne à l’EHESS, Henriette Asséo, semble cacher des réalités sociale, politique et économique étrangères aux grands idéaux qu’érigent  les 10 principes de base communs du Vademecum pour l’inclusion des Roms. 
   
Les trois invités de l’émission de France Culture du 17 novembre 2011, Martin Olivera, ethnologue, Jean-Luc Poueyto, anthropologue et Henriette Asséo s’accordent à dire que l’Europe nourrit, depuis le début du 20ème siècle, un imaginaire  de rejet du « bohémien », qui associe systématiquement  l’identité tsigane au nomadisme. La figure du Tsigane se transforme en celle de nomade apatride, extérieure à l’Europe ainsi que le confirme le « mythe indianiste » qui a la vie dure. D’ailleurs, lorsque l’Union européenne dit « inclusion » ne sous-tend-elle pas que les Roms sont exclus, en dehors ? Mais ont-ils jamais été extérieurs aux sociétés européennes?
 
Racisme envers soi-même, l’anti-tsiganisme rejette  une partie de l’identité européenne puisque les Tsiganes sont  une « composante constitutive des sociétés européennes  modernes » : des Balkans, ils  arrivent  en Europe au moment où se forment ces sociétés (15ème,16ème siècles). La figure du « bohémien » ou du « zingaro » est, de fait,  très présente depuis la formation de la littérature occidentale. Ainsi, Henriette Asséo met en exergue les trois grands ensembles sociétaux dans lesquels les Tsiganes sont des composantes spécifiques et constitutives. Les Tsiganes sont alors des « composantes normales pour des statuts normaux ».
 
Lorsque dans l’énonciation du principe n°4, l’Union européenne écrit « inclusion des Roms dans la société ordinaire », les Tsiganes ne sont apparemment plus, comme au 19ème, une composante normale, mais en dehors  de l’ « ordre » de la société. La politique d’inclusion des Roms suppose l’intégration de ces communautés, qui sont en fait , à la lumière des réalités historiques, parfaitement incluses dans les sociétés européennes qui y tirent une partie de leur identité propre. L’objectif d’inclusion perd ainsi tout son sens. La politique européenne n’est pas adaptée aux réels besoins de l’Europe. En effet, l’enjeu n’est pas l’intégration des Roms mais il s’agit bel et bien de comprendre pourquoi ces communautés parfaitement nationalisées sont à un moment donné de l’histoire devenues aux yeux de l’Europe des « nomades apatrides », des « étrangers menaçant »  venus corrompre les mœurs et les esprits des sociétés « stabilisées ».
 
 L’anti-tsiganisme devient en effet une réalité au 20ème siècle et se traduit par les politiques tsiganes en Europe, qui malgré leur « habillage très varié »,  se présentent essentiellement comme un « tri national ».
Tout d’abord, les Etats, dans un contexte de sécurisation des territoires nationaux vont chercher à contrôler et sanctionner la mobilité économique, autrefois valorisée, des familles itinérantes.  Un régime administratif d’exception est instauré en France en 1912, le « régime des nomades », qui se superpose à  l’identité tsigane, alors même que les deux « catégories » ne vont pas systématiquement de paire dans les faits.  La figure d’un « nouvel autre qui ne recoupe pas la figure du tsigane » est ainsi construite et participe à nier l’ancrage physique des Tsiganes dans l’histoire des sociétés puisqu’ils sont désormais perçus comme nomades. Ce régime  impose, sur la base d’un mode de vie, des devoirs complémentaires et contraignants aux nomades dont est exempt un citoyen « ordinaire », créant ainsi des citoyens de seconde classe. Ce régime qui se transmet automatiquement à la naissance et dont on ne sort jamais montre bien que ce statut dépasse le critère d’un simple mode de vie toujours sujet au changement, par opposition à une identité ethnique qui elle demeure.
Au mythe du Tsigane-nomade construit par l’Etat, vient se coupler celui de l’étranger envahisseur, un  vagabond en balade en Europe, qui ne manquent pas de raviver l’éternelle angoisse européenne de l’invasion.  Ce nouveau mythe raciste va être justifié par la science et poussé à son paroxysme par la pensée nazie,  qui , influencée comme tous les nationalismes européens par la théorie darwinienne, établit un racisme biologique. La « biologisation des Tsiganes » sépare des populations tsiganes très diverses de leur nationalité d’origine pour mieux les regrouper dans une famille raciale ou ethnique qui se positionne par rapport à la « race aryenne » supérieure.
Cette pensée raciale promeut, de fait, un ethnocentrisme européen qui demeure incapable de comprendre un mode de fonctionnement différent du sien, car trop imprégné d’une pensée catégorisante et hiérarchisante. Or, il s’avère que les Tsiganes ont cette particularité d’avoir réussi à maintenir et transmettre une culture sans l’aide d’une écriture normalisée, ni d’une élite savant. A défaut de ne pouvoir comprendre, on réprime. Les Gens du voyage sont  internés à partir de 1940 dans des camps de nomades en France et les Tsiganes sont des victimes de la politique concentrationnaire nazie.
 
A la lumière de ce tableau général, les réalités actuelles de l’Union européenne confrontée à « la question rom » sont bien une preuve saisissante de la perpétuation des pensées du 20ème siècle, un héritage lourd de conséquences.
Ainsi, l’analyse de la terminologie médiatique  de Jean-Luc Poueyto montre  la déviation effectuée à partir d’un faits divers qui met en scène des individus identifiés comme Gens du voyage, à des discours évoquant les Gens du voyage en général, puis, aux terminologies ethniques comme Gitans ou Manouches et enfin Roms. La superposition entre Tsiganes et Gens du voyage  persiste et l’importance de la distinction ethnique est toujours marquée. La politique d’inclusion des Roms ferment les yeux sur ces réalités  sociales de l’Europe. Mais ces réalités qu’elles sont-elles ? Multiplication des manifestations anti-Roms en Bulgarie malgré la condamnation de l’ONU, imposition de travaux forcés  aux Rom de la commune hongroise de Gyöngyöspata,  augmentation du nombre de familles roms dans les centres de rétentions en France où le régime d’exception pour les Gens du voyage, toujours en vigueur, perpétue le « tri national », construction d’un mur dans la ville roumaine de Baia Mare pour séparer le quartier peuplé de Roms  d’une des rues principales, camouflant ainsi un ghetto de misère. Les correspondances avec le siècle passé est sans équivoque mais « l’habillage » est cette fois un Vademecum de  10 principes pour l’inclusion des Roms remplit de bonnes intentions paternalistes.
 
De même, le chantage politique des gouvernements de l’Europe centrale et orientale qui menacent l’Europe occidentale au sujet d’une « déferlante de migrations roms » prouve que le mythe de l’invasion rom est encore vivace. C’est d’ailleurs au moment de l’élargissement de l’Union européenne, nous dit Marc Olivera que l’on observe la « réapparition de termes, de catégories » comme « Rom » toujours communément associés à une origine indienne mythique et au nomadisme, qui permettent de catégoriser une population, de faire, comme au 20èmesiècle, le tri entre les citoyens européens de plein droits, libres de circuler dans l’Union et les citoyens de second rang, à qui des permis de circulation sont requis (pour les Gens du voyage nationaux) ou des autorisations de travail (pour les Roumains et Bulgares et donc pour les Roms de ces Nations).  Tels des étrangers dans leur pays, les Gens du voyage sont privés de droit de vote, qui nécessite une résidence de trois ans dans une commune, si l’on prend l’exemple de la France.
La politique d’inclusion des Roms, en dépit de ses apparences humanitaires n’est qu’une métamorphose de l’anti-tsiganisme européen, qui reprend les mêmes terminologies, qui camoufle les mêmes politiques nationales que l’historienne Henriette Asséo, qualifie pour certaines, de politique préfasciste. Nous sommes loin de l’approche interculturelle édictée par le principe n°3 du Vademecum. La réalité anti-tsigane de l’Europe, qui s’ajoute d’ailleurs à d’autres racismes, nécessite avant tout un décentrement de l’Europe et un retour analytique sur son histoire, une remise en question de son mode de fonctionnement qui ne parvient pas actuellement à « mutualiser la circulation des Roms », ni à comprendre les Tsiganes comme populations constitutives de l’Europe. Il ne s’agit plus pour l’Europe d’inclure les Roms, qui sous-tend l’idée de l’adaptation des Roms à l’Europe,  mais de réhabiliter l’identité européenne des Tsiganes au sein des sociétés. A travers sa politique, l’Europe continue de stigmatiser les Tsiganes, puisque la « question rom » s’impose à tous comme un problème qui émerge au sein de ces populations « déviantes ». La réalité européenne confirme pourtant que le problème de l’Europe, c’est sa perception d’elle-même. Cette perception imaginée, au moins autant que l’image figurée du Rom nomade, se confronte à des réalités qui ne correspondent pas à cet idéal européen. A défaut d’une prise de conscience de cette distorsion, la réaction est souvent la violence symbolique, physique et politique, qui s’est avérée être un outil au recours presque systématique des institutions étatiques depuis le début du 20ème jusqu’à aujourd’hui.
               Cette marginalisation sociale et économique des tsiganes  a participé à leur paupérisation.  La pauvreté des Tsiganes est surement beaucoup plus supportable quand elle est couplée au mythe du « nomade étranger », car ainsi, elle ne suscite pas d’empathie particulière, dans un contexte social et économique en crise.  Il est préférable et  plus politiquement correcte de parler de « campements roms » plutôt que de bidonvilles. L’usage d’une terminologie ethnique est donc d’autant plus insidieuse qu’elle tente de voiler la précarité de ces communautés abandonnées par les Etats et leur institutions. Comme le rappelle Henriette Asséo, c’est « en période de tensions politique, économique et sociale que  la figure du rom  est réactivée pour refaire son tri et dire qui doit accéder ou non à quels services sociaux ». Là encore, les similitudes avec  le siècle dernier sont  évidentes et l’instrumentalisation identitaire par le politique accompagnée d’une forte répression  contre des communautés données  pour camoufler la misère est une modalité récurrente en Europe, qui ne se restreint pas aux communautés tsiganes.   
 
                Au travers de cette analyse, nous pouvons affirmer que la politique européenne pour l’inclusion des Roms correspond parfaitement aux réalités de l’anti-tsiganisme en Europe puisqu’elle participe activement à la perpétuation de ce racisme envers soi-même. Les  Tsiganes, communautés constitutives des sociétés européennes modernes sont pourtant imaginées, depuis le début du 20ème, comme populations nomades étrangères à l’Europe.  Le mythe du nomade, du bohémien ou du Rom demeure et est entretenu par une classe savante et des institutions, encore imprégnées des pensées raciales du siècle dernier. La politique européenne ne correspond donc pas aux réels besoins des sociétés, Tsiganes inclus. Encore enfermée dans une lecture ethnocentrique, l’Europe ne parvient toujours pas à comprendre et à accepter sa propre diversité, sa propre identité, tel que nous le rappellent la montée des nationalismes sur le Vieux Continent. L’Union européenne continue d’uniformiser des populations anciennement nationalisées et donc différentes les unes aux autres et ne reconnait toujours pas le besoin réel de se repenser soi-même une et multiple.
 
Mémoire des Tsiganes et des Roms en Europe:
 une histoire oubliée, un combat d'actualité    
                 

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Published by Lola Gazounaud - dans Qu'en pensent nos sociétés
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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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