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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 15:24

Beaucoup connaissent l’histoire mythologique d’Europe, princesse phénicienne enlevée par  le séduisant et fougueux taureau blanc du nom de Zeus (chez les Grecs)! L’amour de Jupiter (chez les Romains) pour la belle princesse Europe grave l’histoire de ce petit bout de terre, qui est le nôtre, dans nos mémoires, nos imaginaires  et se retrouve jusque sur nos pièces de 2 euros ! C’est dire si ce mythe est cher à ce territoire européen et ses multiples identités.

 

Mais alors, cela veut-il dire qu’Europe était  une immigrée, qui a, comme beaucoup d’autres avant et après elle, traversé la Mer du Milieu, notre belle Méditerranée ? Les romantiques y verront sans doute le destin d’un territoire qui, au fil des siècles, a accueilli d’innombrables âmes cherchant refuge, richesse, bonheur, aventure ou simplement une vie meilleure. Terre d’accueil, certes, mais également terre d’exil et de conquête, de départ vers des contrées lointaines. Départs déchirants pour les émigrés italiens ou irlandais fuyant la misère ou la persécution; départ exaltant pour les navigateurs partis à la découverte du Nouveau Monde; départ en grande pompe pour les armées en route pour conquérir le monde… Bref, que d’allers et venues !

 

Et nous voici, aujourd’hui, Européens, en quête d’identités communes, d’imaginaires et de mythes à partager, alors que nos richesses, nos différences et nos histoires respectives ne favorisent pas toujours l’émergence d’une véritable solidarité, d’une empathie transnationale.

 

Et pourtant, une histoire que l’on pourrait dire universelle nous traverse tous. L’Histoire des migrations, véritable fil d’Ariane se déroulant dans l’immense labyrinthe de langues, de traditions et de mémoires, nous mène tout droit, au plus profond de nos êtres et de nos cœurs.

 

Ne sommes-nous pas, au fond, tous des migrants ? C’est, en tout cas, ce que l’on ressent, quand on franchit le seuil de ce bâtiment froid et sombre du 19 Princelet street, dans l’East End londonien. Personne ne pourrait soupçonner, en regardant la façade de cet immeuble qui ne paye pas de mine c’est le moins que l’on puisse en dire, l’histoire qu’il dissimule, de la même façon qu’un simple visage ne saurait raconter à lui seul l’incroyable richesse qui se cache en chacun de nous.

 

19 Princelet street est finalement l’histoire de Londres, l’histoire de l’Europe pour ne pas dire l’histoire de notre bonne vieille humanité ! 

 

19 Princelet street ? C’est avant tout une longue file d’attente qui, non contente d’avoir envahi le trottoir de la Princelet street elle-même, disparait au coin de la rue pour s’engouffrer jusque dans Wilkes street. Dans cette queue qui parait d’autant plus interminable que le froid commence à pénétrer nos os, combien de curieux patientent en espérant percer le mystère de cette bâtisse, rendue d’autant plus mystique qu’elle n’est ouverte au public qu’une dizaine de jours par an. En promenant une oreille attentive, on peut se laisser bercer par les nombreuses langues et mélodies qui forment une sorte d’aura, attirant jusqu’aux passants qui se demandent alors étonnés : « What is going on here ? Am I missing something ? » Certains s’arrêtent et prennent le temps de contempler cette longue chaine humaine se terminant au pied de cet immeuble pour le moins banal ! Etrange sensation, puisqu’à ce moment-là, ce qui attendent leur tour dans la queue ont, sans le savoir, troqué leur statut de visiteurs pour celui de « pièces de musée ». Les promeneurs des rues voisines s’invitent volontiers à cette réunion improvisée, telle une prolongation de ce même musée de l’immigration dans lequel il est si difficile d’entrer ! Et si, d’un certain point de vue, nous étions effectivement des « œuvres d’art » ? Pourquoi, dites-vous ? Et finalement pourquoi pas ?

 

Car, une fois franchi le seuil de ce petit immeuble, une fois traversé l’entrée exiguë où nous accueille chaleureusement une charmante bénévole, dans cette grande salle au plafond de verre usé, on voit une valise, parmi d’autres, ouverte et un message clair : Nous sommes tous des migrants. Voici l’originalité de ce musée de l’immigration, le premier d’Europe.

 

S’il est certes fascinant de connaitre les successives vagues d’immigration qui ont façonné Londres, les divers objets qui racontent ces histoires apparaissent davantage comme autant de moyens mis en œuvre  pour que les visiteurs ouvrent les portes de leurs propres mémoires ! Ainsi, oui ! Nous, visiteurs, devenons des œuvres de vie uniques (et non plus des œuvres d’art !) et nous sommes invités, en tant que tels, à faire partager nos parcours, discutant avec les bénévoles qui rythment admirablement la visite de ce musée, ou encore écrivant sur des bouts de papiers nos migrations, nos pays d’origine et d’accueil, les objets que nous emportons ou avons emportés  avec nous. Petits bouts de papiers que nous déposons à notre tour dans une valise. Et autant vous dire que la valise était pleine à craquer !

 

Tous autant que nous sommes, itinérants et itinérantes de vie, nous nous retrouvons donc dans ce lieu glacial où la chaleur humaine y est pourtant à son comble ! Car combien d’âmes ont occupé ces murs, aujourd’hui « fébriles », depuis sa construction en 1719 jusqu’à son dernier et mystérieux occupant, un certain Rodinsky[1], disparu sans laisser de trace, alors que sa chambre, au deuxième étage, maintenant fermée au public, conservait les traces de ses écrits kabbalistiques !

 

Mais les temps changent et ces murs merveilleusement décrépis souffrent désormais d’une cruelle solitude malgré les efforts incroyables d’une poignée de personnes, qui tentent coûte que coûte de réunir assez de fonds afin que le 19 Princelet street redevienne un lieu de passage, de vie et d’émotions pour un nombre toujours plus grands de visiteurs.

 

En effet, ce musée, qui devrait avoir pignon sur rue, être plein du matin au soir de tous les enfants de Londres, prêt à raconter ces histoires de vie, a beau faire parler les gazettes internationales, les radios et autres médias pour attirer l’attention d’éventuels financeurs, jusqu'à présent, les résultats n'ont pas été à la hauteur des efforts fournis et des besoins. Seuls quelques chanceux parviennent à découvrir ce lieu un peu par hasard, pourtant classé parmi les édifices importants et d’intérêt général (Grade II listed building). D’autres l’enrichissent puisque le Spitalfields Charity Centre qui gère l’édifice travaille avec des groupes scolaires qui exposent dans ce lieu hors du commun les travaux artistiques d’enfants sensibilisés aux sujets relatifs aux migrations.

 

Alors que le thème de la diversité a acquis une importance considérable depuis la Déclaration Universelle de la diversité culturelle de l’UNESCO en 2001, poussant jusqu’à son paroxysme l’obsession (et la prétention humaine) de lutter contre les effets du temps et les lois éphémères de notre existence, ce lieu chargé d’histoire existe loin de ces grands discours rhétoriques sur une diversité qu’il faudrait à tout prix préserver.  

 

Mais cette diversité,  au fait, quelle est-elle?  N’est-elle pas comme l’a écrit Saint Exupéry, et avant lui de nombreux soufis, presque invisible -  «  l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur »[2].

Et si c’était justement cette diversité invisible que le 19 Princelet street voulait nous dévoiler ? Cette diversité faite de témoignages, de vécus, de mémoires et d’émotions subtiles et éphémères. Une diversité légère à porter et douce à embrasser qui ne s’embarrasse pas de couleurs figées ni de murs immémoriaux et immobiles. Une diversité mouvante qui se murmure dans l’intimité d’une rencontre, se transmet d’un cœur à l’autre. Une diversité qui n’a que faire de l’objectivité historique et des cultures, puisqu’aucune de ces choses n’existent réellement, sinon au travers de nos vies et de nos croyances. Ainsi, ce ne sont pas tant les murs de cette bâtisse qui fascinent mais leur capacité à représenter des frontières symboliques à l’intérieur desquelles nous nous sentons assez protégés pour nous laisser aller à nos émotions et nous laisser apprivoiser par les émotions des autres.

 

Un espace poétique et de suave empathie dans lequel s’entremêlent sans jamais se contredire les peurs et les craintes, les joies et les illusions, les larmes et les rires sans pour autant faire peser sur nos épaules le lourd poids de nos différends et différences. Voilà qui pourrait aider notre Europe !

 

N’est-ce pas d’ailleurs le chemin qu’elle emprunte depuis quelques années ? Car, loin d’être aujourd’hui isolé, ce 19 Princelet street a ouvert la voie vers l’émergence d’une histoire universelle des migrations et l’Europe, peu à peu, se dote, à l’image de Londres, de ces lieux de mémoires. Ainsi, Outre-Manche, la ville lumière héberge la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration. Elle tente, tant bien que mal, de guérir les blessures encore vives d’une histoire dérobée à ces protagonistes au profit d’un universalisme contestable. Plus loin, traversons le Rhin et franchissons le seuil du Musée des Migrations en Allemagne, situé dans la belle Cologne. Puis direction la Méditerranée avec une première escale dans la ville éternelle, au Musée National de l’Emigration italienne, qui témoigne des pérégrinations des Italiens du Sud à la recherche d’une vie meilleure qui les portèrent jusqu’aux Etats-Unis ; Quant aux rives catalanes et la festive ville de Barcelone, il s’y est ouvert récemment le Musée de l’Histoire de l’Immigration de Catalogne.

 

Voici quelques exemples européens mais bien d’autres musées sur le thème des migrations existent aussi aux Pays-Bas, en Suède, au Danemark, au Portugal et en Serbie et la liste s’allonge dès lors que l’on élargit la géographie....

 

Une belle perspective pour un avenir plus serein et plus poétique où le sujet des migrations ne serait plus seulement un fait historique ou économique, mais une façon de vivre, de penser, d’émouvoir. Bref, une nouvelle façon de vivre notre humanité pour notre princesse Europe, et ne craignons pas d’être ambitieux, pour notre planète toute entière. Que le voyage commence !

 

 

 

 

Pour en savoir plus sur les musées liés au thème des migrations, voici un portail de l'UNESCO avec les adresses des différents musées à travers le monde:

http://www.migrationmuseums.org/web/index.php?page=l-initiative



 

 



[1]  Article sur le mystère de la disparition de David Rodinsky, dans sa chambre du 19 Princelet street, histoire qui a fait l'objet d'un livre

Article en français: http://www.liberation.fr/livres/0101406299-le-mystere-de-la-chambre-juive

Article en anglais: http://www.guardian.co.uk/books/1999/may/22/books.guardianreview9

[2]  Citation de l’ouvrage d’Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, chapitre XXI, éd. Gallimard, 1946

 

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Published by Lola Gazounaud - dans Migrations
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  • Lola Gazounaud
  • Je suis étudiante en langue & civilisation arabe à Paris. Passionnée de l'espace méditerranéen, je rassemble les connaissances me permettant de mieux appréhender cette région du monde.
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